Cannes 2026 : à quoi sert la critique, fait-elle encore vendre des billets à l'ère de TikTok ?

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Cannes 2026 : à quoi sert la critique, fait-elle encore vendre des billets à l'ère de TikTok ?
"Des 3 T de Telerama aux 2 T de TikTok", Paris, collection privée, 2026.

On y est !! (enfin pas moi mais bon), la 79e édition du Festival de Cannes a commencé hier et, sur le papier, tout est là : le glamour, les légendes, les robes, les noeuds pap' obligatoires, les innnnnnnnnnombrables stories et reel sur mon feed (achevez-moi).

Sous la présidence de Park Chan-wook, la Croisette s’annonce comme un grand théâtre de cinéma d’auteur international : Catherine Deneuve, Javier Bardem, Léa Seydoux, Rami Malek. Le retour de grands noms comme Pedro Almodóvar, Pawel Pawlikowski ou Hirokazu Kore-eda. Des hommages à Peter Jackson et Barbra Streisand (si si). Bref, tout ce que Cannes sait encore faire de mieux : transformer le cinéma en événement mondial à suivre sur FranceTélévisions, Brut et Meta cette année qui a succédé à TikTok (et toc).

MAIS derrière les marches, les smokings et les standing ovations, une autre bataille gronde, celle de la PRESCRIPTION.

Les nouveaux prescripteurs du cinéma n’ont pas toujours une carte de presse et n’écrivent pas forcément dans Télérama (que je salue évidemment, no offence).

Il y a encore quelques années, dans la vie d’un film, on savait que quelque chose se passait quand la presse culturelle s’en emparait. Quand Télérama mettait trois T. Quand une critique du Monde, des Inrocks, de Libé installait un film dans la conversation. Quand Le Masque et la Plume le faisait exister auprès du public de France Inter.

Aujourd’hui, ce qui peut faire basculer la trajectoire d’un film : un édit de 47 secondes, monté par un lycéen sur une chanson de Mitski, qui dépasse les trois millions de vues sur TikTok. Et, sous la vidéo, des milliers de commentaires qui disent : « Je retourne le voir demain. »

C’est ce qui s’est passé pour L’Amour ouf. C’est ce qui s’est passé pour The Ugly Stepsister. Et ça commence à structurer une partie de la promotion cinéma dès qu’un film veut toucher quelqu’un de moins de 30 ans.

Alors, les influenceurs cinéma remplacent-ils les critiques ? Ou plutôt, que remplacent-ils vraiment ? La critique ? La bande-annonce ? L’affiche ? Le bouche-à-oreille ? Le tapis rouge ? Et qu’est-ce que les distributeurs achètent vraiment quand ils achètent leur attention ?

Aujourd’hui, on va essayer de comprendre comment la promotion cinéma est passée de la presse culturelle à la creator economy. Pourquoi les salles peuvent y gagner ? Et pourquoi ça raconte la naissance d’une nouvelle machine à fabriquer le désir de cinéma ! Pour le meilleur on l'espère.


MAIS avant d'attaquer le dossier, petite parenthèse "auto-promo".

C’est la 21e édition de SIGNAL, déjà ??? 21 semaines. Plus de temps que je ne l'aurais imaginé, plus de lecteurs aussi, merci encore !

Depuis la semaine dernière, je teste une version freemium qui cartonne, sincèrement, merci aux abonnés qui me soutiennent déjà.

Ce qui ne change pas.

  • Le dossier, celui que vous allez lire, et tous ceux qui suivront, reste gratuit. C'est mon commentaire personnel et documenté sur des trucs à l'intersection de la creator economy et de l'audiovisuel. Cette partie-là qui doit et va rester ouverte et gratos, amen.
  • Ce qui arrive avec SIGNAL+

La suite de l'édition (à la fin du dossier) passe derrière un paywall, à un prix abordable MAIS qui tient compte de la valeur travail (bah quand même).

Ce qu'il y a dans SIGNAL+ cette semaine ?

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  • 🎁 La première production YouTube de France TV.
    Et son producteur a accepté de me parler, de qui s'agit-il ? Abonne-toi et tu le découvriras (c'est moche, mais ça marche, merci à mes déjà nombreux abonnés payants !!).
  • ✈️ LA STORY : le YouTubeur qui veut racheter une compagnie aérienne. 132 millions de dollar levés en quelques jours et donné par 133 000 personnes. C'est la story de dingo de la semaine.
  • 📺 L’ANALYSE : rapport Alloncle, pas de grand soir ? Le rapport Alloncle est tombé (oui on sait merci Lorenzo, c'était partout). Le débat politique tourne à plein régime mais est-ce que dans l'absence de réaction réelle au rapport, les choses n'ont pas déjà bougé sans attendre ?
  • LE SHOT : les infos qui rebattent les cartes cette semaine. La FIFA et Panini, divorcent ? YouTube monte le Brandcast en plein festival de Cannes et c'est aujourd'hui (lien pour le suivre dans cette édition). Les créateurs entrent à la Maison-Blanche. Netflix teste la vidéo verticale. Twitch s’attaque aux viewbots. Meta sort son age verification IA. Vine revient d’entre les morts. Rien que ça.
  • 🎬 LE SCREENING : les vidéos à ne pas louper. Le Motif qui oppose riches et pauvres dans une vidéo, Adidas qui nous giffle. La bande-annonce du doc TRENTE de Seb la Frite à Cannes, EGO qui prolonge son carton avec un easter egg narratif. Et la trend Bernard et Chantal qu'on aime ou qu'on aime pas, ils sont partout. Les boomers sont-ils le nouveau segment cool ? On en est là.
  • 💰 LE WALLSTREET : qui achète quoi, qui bouge où ? Une IPO d'un créateur confirmée. Fusion TF1-M6 le retour ? Maxime Saada qui fait un pas vers la Ligue 1 ?
  • 🤫 LE CHUT : les signaux faibles à surveiller. France Télévisions qui finalise son nouvel organigramme “streaming first” analyse complète.

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DOSSIER : Les nouveaux prescripteurs du cinéma ont-ils toujours une carte de presse ?

Le glissement est massif...en chiffres

C'est un ventriglisse

Pour mesurer l'ampleur du déplacement, le meilleur point de départ est l'étude annuelle du CNC sur les pratiques cinématographiques des Français, publiée en septembre 2025, c'est la 10ᵉ édition de cette enquête de référence, conduite par l'institut Vertigo auprès des spectateurs des sept derniers jours.

Trois chiffres à retenir, et leur évolution est plus parlante que leur niveau absolu :

  • 65,2 % des spectateurs français sont exposés à des posts de films sur les réseaux sociaux, contre 46,6 % en 2019. C'est une progression de +18,6 points en six ans, sur un baromètre par ailleurs très stable.
  • Chez les 15-24 ans, ce taux d'exposition atteint 84,8 %, et près d'un jeune sur deux (49,2 %) réagit régulièrement à ces posts en likant.
  • Et surtout, les réseaux sociaux sont devenus un levier d'influence direct pour 26,5 % des spectateurs quand il s'agit d'aller voir un film en salle, soit +6,9 points par rapport à l'avant-Covid.

Pour le jeune public spécifiquement, l'étude établit

  • qu'Internet est devenu la première source d'information cinéma (52,9 % des 15-24 ans, devant la télévision pour la troisième année consécutive).
  • Et dans cette part, 18,8 % citent un post sur un réseau social comme déclencheur principal d'une sortie au cinéma.

Le CNC reste prudent dans son interprétation, il rappelle d'ailleurs que la bande-annonce en salles reste le n°1 (57,6 %) toutes catégories confondues. Mais la trajectoire est sans ambiguïté : pour la génération qui sera demain le cœur de la fréquentation, le canal social est devenu structurant.

Côté américain, la dynamique est confirmée à plus grande échelle. Le rapport « Strength of Theatrical Exhibition » publié par Cinema United (le syndicat des exploitants nord-américains) en décembre 2025, qui s'appuie sur les données du National Research Group (NRG, août 2025), documente que la fréquentation cinéma de la Gen Z a augmenté de 25 % en un an, passant de 4,9 à 6,1 visites annuelles. La part de Gen Z qui voit au moins six films par an est passée de 31 % en 2022 à 41 % en 2025. Et une enquête UCLA citée dans le même rapport place « voir un nouveau film le week-end de sa sortie » au premier rang des activités préférées des 10-24 ans devant les concerts (5ᵉ) et les événements sportifs (6ᵉ).

La Gen Z n'a pas quitté le cinéma. Elle a changé de chemin pour y arriver.

Ce que les studios achètent quand ils paient un créateur

Il faut être précis sur ce qui s'échange aujourd'hui dans une campagne créateur. Ce n'est plus juste « une story et un post ». C'est quatre choses distinctes, et c'est cette stratification qui justifie l'existence de budgets dédiés.

1 - De la prescription incarnée. Un créateur qui dit « ce film mérite votre temps » à une communauté qui le suit pour ses goûts produit un effet qu'une affiche ne produit pas. Cameron Curtis, EVP global digital marketing chez Warner Bros., a chiffré cet écart au CinemaCon 2026 (la convention annuelle des exploitants américains, qui s'est tenue à Las Vegas en avril) :

« le contenu créateur sur TikTok sur-performe notre publicité traditionnelle dans un rapport de 3 à 1. C'est devenu critique dans tout ce qu'on fait ».

Une déclaration publique qui acte un changement de doctrine venant du studio le plus capitalisé sur les blockbusters mondiaux, ce n'est pas anodin.

2 - De la traduction culturelle. Le créateur reformule le film dans le langage de sa communauté. The Ugly Stepsister devient « le body horror féministe que tu attendais ». Aucune affiche, aucun spot TV ne sait produire ce travail de reformulation.

3 - De l'événementialisation. Avant-premières, ciné-clubs, vlogs, vidéos de réaction. Wicked: Partie II en novembre 2025 a généré, à partir d'une seule avant-première parisienne, plusieurs centaines de vidéos via les créateurs invités, chacune touchant une communauté différente, cas documenté par Digital Media Knowledge en mars 2026.

4 - De la conversion mesurable. C'est là que le saut est récent. Deux études indépendantes publiées en 2026 ont permis de basculer du « ça doit peut être marcher » au « ça marche, et voilà combien » :

  • Aux États-Unis, la société de mesure Samba a analysé 38 campagnes TikTok cinéma menées entre début 2023 et mi-2025 (étude reprise par Variety en avril 2026). Les audiences exposées à ces campagnes étaient 172 % plus susceptibles d'acheter un billet de cinéma que celles non exposées. Et 60 % de ces achats venaient d'audiences non touchées par la TV linéaire donc une vraie expansion, pas une duplication de reach.
  • Au Royaume-Uni, une étude conduite avec LiveRamp (la plateforme de mesure cross-device) sur un large échantillon de campagnes théâtrales a établi que 92 % des films analysés voient leurs ventes de billets augmenter quand TikTok est inclus dans le mix marketing.

A garder en tête : les deux études sont en partie sponsorisées par TikTok lui-même, donc à prendre avec la prudence qu'on accorde à toute donnée plateforme hein. Mais l'ordre de grandeur est désormais établi par des mesureurs tiers, ce qui rend la position plus défendable que les seules métriques internes.


Le cas français : Re[ut

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Si on veut comprendre ce que devient l'écosystème français, il faut regarder, j'ai eu la chance de rencontrer leurs équipes et ils m'ont fait forte impression malgré la moyenne d'âge de la boite (pas de placement de produit ou de collab' derrière cette citation).

Re[ut est une plateforme française fondée en 2024 qui fédère des créateurs vidéo autour de challenges sponsorisés par les distributeurs. Le modèle est simple : la marque (un distributeur) fixe un objectif de vues, met en jeu un cash prize, et les créateurs membres de la « Creator Academy » produisent des contenus pendant une fenêtre limitée. La marque paie au CPM sur les vues effectivement réalisées.

Les chiffres globaux de la société sur 2025 (source Re[ut, septembre 2025) donnent une idée de l'échelle déjà atteinte :

  • 7 challenges menés sur 14 films, pour des clients incluant Universal, Studiocanal, Pathé, ESC Films, Pyramide, The Jokers, Tandem, Adastra Films.
  • Plus de 100 créateurs activés, ayant produit l'équivalent de 150 millions de vues cumulées sur la plateforme TikTok en un an.
  • Un revenu de 100 000 € sur 14 films, ce qui place le coût moyen d'une campagne à environ 7 000 € côté distributeur.

Le cas le plus documenté est celui de L'Amour, c'est surcoté (Studiocanal, sortie 2025). Voici les chiffres bruts, selon le bilan de campagne Re[ut.

Variable Valeur
Coût de la campagne 4 800 €
CPM final 0,75 €
Créateurs mobilisés 35, cumulant 761 656 abonnés
Créations produites 87 vidéos
Vues organiques 7,5 M, soit 141,5 % de l’objectif fixé
Cash prize atteint à J+9
Taux d’engagement 16,5 %
% des commentaires focus sur les vidéos Re[ut 78 %
Entrées du film en salle — France 468 948

Quelques points méritent contextualisation. D'abord, le CPM (coût pour 1000) à 0,75 € est à comparer aux CPM Meta cinéma français qui tournent généralement entre 8 et 15 € selon les annonceurs et les périodes soit un ordre de grandeur supérieur. Évidemment, on ne compare pas tout à fait la même chose (l'achat média paid Meta est plus contrôlable, plus ciblé), mais la différence de coût d'attention est massive.

Ensuite, le taux d'engagement à 16,5 % est à comparer au 1,19 % du compte Studiocanal officiel sur la même opération soit un facteur ×14. Re[ut signale d'ailleurs qu'une vidéo Studiocanal officielle à 13,7 M de vues a été retirée par TikTok pour boost publicitaire détecté, ce qui rappelle que les performances officielles sont souvent gonflées par l'achat alors que les performances créateurs sont organiques.

Enfin, le ROI sur entrées : 4 800 € investis sur la composante Re[ut, pour un film qui termine à 468 948 entrées (recette brute box-office : 4,4 M€ selon CBO). Évidemment, on ne peut pas attribuer toutes les entrées à Re[ut, il y a la campagne globale Studiocanal, la presse, les avant-premières, le bouche-à-oreille classique. Mais le point intéressant est documenté plus loin par la société elle-même : sur ses quatre campagnes principales de l'été 2025, les courbes de vues TikTok et les courbes d'entrées en salle se superposent presque parfaitement semaine après semaine. Corrélation n'est pas causalité, mais quand le signal est aussi régulier, l'hypothèse d'un effet réel devient difficile à écarter.

Disclaimer : Pourquoi le mot « influenceur » est trompeur

Une confusion vocabulaire continue de polluer le débat : un créateur n'est pas un influenceur.

L'influenceur, modèle Léna Situations chez Canal+, joue sur la visibilité, la masse, le lifestyle, le rapport de sponsoring. Quand Canal+ s'associe à Léna Mahfouf pour la cérémonie des César, c'est un calcul d'audience : ramener les jeunes vers une cérémonie qui a perdu 20 % de téléspectateurs cette année-là (chiffre rapporté par Digital Media Knowledge, mars 2026).

Le créateur, lui, joue sur l'engagement, la niche, l'expertise, l'autonomie créative. Ramy Cine Club (qui organise un ciné-club hebdomadaire payant à 20 € à Paris), Capucine Lancien / La Machine infernale (58 000 abonnés Instagram, ligne éditoriale ultra-cinéphile), Lala Cinéma (31 000 abonnés, identifiée par Le Monde dans un papier récent comme actrice de la nouvelle économie de la prescription) aucun ne fonctionne sur le modèle « j'ai des followers, je rentabilise ». Ils fonctionnent sur le modèle « j'ai une expertise, une communauté qui me suit pour ça, et je peux monter en compétence quand on me confie un sujet ».

C'est cette niche-là que les distributeurs commencent à acheter et Re[ut l'industrialise sous le nom de « Creator Academy ».


Le contre-intuitif documenté par la recherche académique

Voilà le point que la filière met le plus longtemps à intégrer, parce qu'il contredit un siècle de pédagogie sur la propriété intellectuelle. Les edits ne tuent pas le film, ils le sauvent. Et ce n'est plus une intuition, c'est désormais documenté.

L'étude de référence sur la question a été publiée dans Marketing Science (mars 2024), revue à comité de lecture de l'INFORMS, l'une des plus exigeantes en marketing quantitatif. Les auteurs (Guangxin Yang, Yingjie Zhang et Hongju Liu, de la Peking University Guanghua School of Management) y répondent à une question simple : quel est l'effet causal des « condensed clips » (résumés, recaps, edits) sur la demande des œuvres originales ?

Leur protocole exploite un événement quasi-expérimental (ça date mais c'est intéressant quand même) : en avril 2021, sous la pression d'un boycott massif lancé par 53 sociétés de production et 524 acteurs chinois, Douyin (le TikTok chinois) a retiré une grande partie des clips condensés non autorisés liés aux séries premium. Les chercheurs ont pu mesurer, par une méthode de différence-en-différences sur 917 séries TV pendant quatre mois, ce qui s'est passé sur le streamer iQIYI une fois ces clips supprimés.

Résultat principal : la suppression des clips condensés a fait baisser la demande des œuvres originales de 3 %. Soit, à l'échelle d'iQIYI (revenus 2020 : 2,3 milliards de dollars sur les abonnements), une perte estimée par les auteurs autour de 65 millions de dollars annuels.

Le mécanisme identifié est prouvé : les clips fonctionnent comme des échantillons générés par les utilisateurs qui augmentent la visibilité de l'œuvre. Et l'effet est plus fort encore dans trois cas spécifiques :

  • Pour les œuvres de qualité élevée (les séries notées >7/10 voient une chute de -6,1 % à la suppression des clips, contre -2,6 % pour les notes faibles).
  • Pour les œuvres avec des intrigues complexes : les genres « crime » (-5,6 %) et « fantasy » (-4,2 %) souffrent plus que les genres « famille » (+1,0 %, non significatif).
  • Pour les œuvres en exclusivité sur une seule plateforme (-4,4 %, contre -2,2 % pour les œuvres multi-plateformes).

Traduction : plus un film est bon et raconte une vraie histoire, plus les edits TikTok lui font gagner des spectateurs. C'est l'inverse exact de la peur historique de l'industrie.

Le rapport TikTok x Cinema United d'avril 2026 (présenté au CinemaCon, repris par NPR et Variety) confirme la mécanique côté américain avec une autre formulation. Sur Sinners (Ryan Coogler, sorti en 2025), le buzz TikTok a explosé non pas avant la sortie mais après le week-end d'ouverture, et les ventes de billets sont restées étonnamment stables en semaine 2 alors que la moyenne du marché tourne plutôt sur une chute de 50 à 70 % entre semaines 1 et 2.

Dawn Yang, responsable des partenariats entertainment chez TikTok, le résume au micro de NPR :

« Les studios font beaucoup de marketing pour le premier week-end. Mais sur TikTok, ça démarre vraiment après parce que les gens ont vu le film et veulent en parler. »

Les trois problèmes qu'il reste à régler

Le droit d'utiliser des extraits. Selon l'étude citée plus haut, au moins 40 % des shorts contiennent du contenu protégé. Les créateurs naviguent dans une zone grise permanente, entre tolérance de fait et risque de strike algorithmique. Re[ut propose un dispositif intéressant : émettre des licences temporaires aux créateurs pour la durée d'un challenge, ce qui régularise légalement l'utilisation. Lionsgate, après le succès viral d'un edit de @areqaep (200 millions de vues) sur The Crow, a fini par mobiliser officiellement 15 créateurs pour la campagne (cas rapporté par Variety en 2025). Modèle ad hoc, qui montre que les studios savent réagir, mais pas encore systématiser.

La rémunération. Le débat entre « invitation = paiement » (modèle press junket à l'ancienne) et « rémunération directe » se déplace lentement vers le second. Le modèle de clipping paiement au CPM de 2 € maximum, sur vues effectivement générées est conceptuellement intéressant : on rémunère le résultat, pas la promesse. Ce qui ressemble fortement au modèle programmatique de la pub display, transposé à la création de contenu.

La transparence. Les créateurs cinéma ont-ils le droit de dire qu'ils n'ont pas aimé un film qui les a invités ? La question reste largement ouverte. Sur les opérations type « avant-première influenceurs » documentées par Le Monde en mars 2026 (Metropolitan a réservé une salle dédiée à 50 influenceurs pour The Drama avec présence de Zendaya et Robert Pattinson), la critique négative est structurellement improbable. C'est l'angle mort le plus inconfortable du dispositif, et celui qui fait que les journalistes culturels traditionnels, légitimement, s'inquiètent.

Et pendant ce temps, les salles investissent...Un dernier point sous-estimé (ou j'ai dit 3 mais en fait c'est 4 points): pendant que le débat se focalise sur le digital, l'exploitation cinéma fait l'inverse de ce qu'on raconte sur sa supposée fin.

Le rapport Cinema United de décembre 2025 documente un réinvestissement de 1,5 milliard de dollars sur un an dans les salles nord-américaines (écrans premium, son immersif, sièges deluxe, food & beverage). Les programmes de fidélité ont gagné 15 % de membres en un an, soit 136 millions de membres désormais en Amérique du Nord. Et l'enquête NRG « Future of Film » d'août 2025 montre que 77 % des Américains âgés de 12-74 ans (plus de 200 millions de personnes) ont vu au moins un film en salle dans les douze derniers mois.

Côté Gen Z spécifiquement, les drivers les plus cités pour aller en salle sont, selon la même enquête NRG : les écrans grand format (38 %), le service à la place (33 %) et les fauteuils premium (33 %).

Autrement dit, les jeunes ne désertent pas la salle, ils la veulent simplement à la hauteur de l'expérience promise sur TikTok. Le digital ne remplace pas l'expérience salle, il en augmente l'exigence. Le cinéma découvre que sa bataille principale n'est plus seulement la production ou l'exploitation, mais la distribution sociale du désir !

Le ticket de cinéma, à l'heure de TikTok, n'est plus seulement l'achat d'une séance. C'est l'achat d'une participation à une conversation. Et c'est exactement pour ça que les créateurs sont devenus stratégiques : ils sont les hôtes de cette conversation. Le cinéma n'a pas perdu les jeunes. Il a perdu certains de ses anciens chemins pour leur parler. Et il en trouve d'autres, good news et bon Cannes !

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Rappel du sommaire de cette édition 2.

  • 🎁 La première production YouTube de France TV.
    Et son producteur a accepté de me parler, de qui s'agit-il ?
  • ✈️ LA STORY : le YouTubeur qui veut racheter une compagnie aérienne.
  • 📺 L’ANALYSE : rapport Alloncle, pas de grand soir ?
  • LE SHOT : les 10 infos qui rebattent les cartes cette semaine.
  • 🎬 LE SCREENING : les vidéos à ne pas louper. Squeezie, Greg Guillotin, Le Motif qui oppose riches et pauvres dans une vidéo, Adidas qui nous giffle. Et la trend Bernard et Chantal qu'on aime ou qu'on aime pas, ils sont partout.
  • 💰 LE WALLSTREET : qui achète quoi, qui bouge où ? Une IPO d'un créateur confirmée. Maxime Saada qui fait un pas vers la Ligue 1 ?
  • 🤫 LE CHUT : les signaux faibles à surveiller. Fusion TF1-M6 le retour ? France Télévisions qui finalise son nouvel organigramme “streaming first”, analyse complète.

SIGNAL+ / ÉDITION #2

🎁 EXCLU

Moe Bennani, la première production YouTube de France Télévisions

France Télévisions s’est mis à produire pour YouTube. Un basculement éditorial massif pour un acteur dont le contrat de mission a été écrit autour de la diffusion linéaire. Moe Bennani porte la première production de ce nouveau cycle, et il a accepté de me parler en exclusivité pour SIGNAL+.

DreamSpark, l’IA, les créateurs et Les chaises musicales infernales

LB : Tu as lancé DreamSpark il y a quatre ans. Quelle était l’idée de départ ?

MB : Quand je monte Dreamspark, on est début 2022. Je viens d’un parcours assez hybride : je suis ingénieur de formation, banquier, et j’ai travaillé dans la production de formats, notamment chez Talpa, le groupe de John de Mol.
Dès le départ, j’avais cette vision d’une société de production augmentée par l’intelligence artificielle. À l’époque, on parlait encore beaucoup moins d’IA générative qu’aujourd’hui. Mais j’étais déjà très sensible à ces sujets, notamment à travers les premiers travaux autour de GPT-3. Je me souviens d’un article publié dans The Guardian, écrit par une IA qui disait en substance : "Je suis ici pour vous convaincre de ne pas vous inquiéter. Croyez-moi. " C’est là que j’ai commencé à me dire qu’il y avait quelque chose de fascinant à construire.
L’idée de Dreamspark, c’était donc de créer une boîte de production de flux capable d’utiliser la technologie pour mieux développer, mieux vendre et mieux produire.

Concrètement, comment l’IA est-elle entrée dans vos méthodes de travail ?

MB : Au début, on a commencé par développer des outils internes. Avec Julien Muresianu, mon associé, ingénieur en data science, nous avons travaillé sur des moteurs de recommandation. L’idée était de pouvoir analyser des données de marché et prédire, en quelque sorte, quel format pouvait être vendu à quelle chaîne. On a aussi noué un partenariat avec The Wit, qui nous donne accès à leurs métadonnées. Cela nous permet de travailler sur des tendances, des formats, des logiques de programmation, et de croiser beaucoup d’informations.
Mais l’arrivée de ChatGPT fin 2022 a changé notre approche. On a compris assez vite qu’on risquait d’être dépassés si on essayait de développer tous nos outils nous-mêmes. Donc on a changé de modèle : plutôt que de construire une IA propriétaire en interne, on a décidé de maîtriser le plus possible les outils existants. On a été des utilisateurs très précoces de Jasper, ChatGPT, Midjourney, puis d’autres outils. Aujourd’hui, l’IA est intégrée à nos process de manière très forte : dans le développement créatif, dans l’écriture des dossiers, dans les recommandations de vente, dans la production et de plus en plus dans la postproduction à travers des workflows propriétaires.

Tu l’utilises aussi sur des productions déjà en cours ?

MB : Tout à fait, on a développé un prototype d’outil qu'on utilise pour...